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Championnats du Monde 2019, le récit de la Team Goret

Championnats du Monde 2019, le récit de la Team Goret

Allier course d’orientation et ultra trail en montagne, voilà un challenge qui ne pouvait que plaire à Ben et moi. La rogaine (ou rogaining) est la combinaison parfaite entre nos passions et quand j’ai vu par hasard dans un calendrier de course d’orientation que le 16e championnat du monde de la spécialité avait lieu à quelques pas (bon, quelques heures de routes) de chez nous dans les Pyrénées espagnoles, j’ai tout de suite su que ça serait mon objectif de l’année 2019.

Pour les néophytes, c’est-à-dire à peu près tout le monde, la rogaine consiste en une course d’orientation au score par équipe de 2 ou 3 sur 24 heures (non-stop). L’ordre des balises n’est pas imposé. Chaque balise vaut entre 2 et 10 points et il faut donc collecter un maximum de points en optimisant son trajet.

Notre entrainement est composé majoritairement de courses d’orientation classiques (entre 45 minutes et 2 heures) et de trail. Quelques rogaines étaient organisées en France en début d’année et j’ai pu participé à la Rogaine des Chamois dans les Hautes-Alpes, une course de 6 heures en compagnie de David, un autre membre de VSAO, notre club d’orientation. Fin avril, pour les 40 ans de Ben, nous avons aussi effectué avec nos meilleurs amis une traversée de 75 km reliant trois sommets de l’arrière-pays niçois, le Férion, le Mont Vial et le Cheiron.

La tête et les jambes sont donc prêtes, et après plusieurs semaines à potasser les consignes de courses et les récits des participants aux précédents championnats du monde, nous voilà parti jeudi 25 juillet en direction de Llo, petit village des Pyrénées-Orientales, non loin de Font-Romeu, Andorre, Puigcerdá et La Molina, station de ski de Cerdagne qui sera le centre névralgique de la course pour le week-end. On récupère nos dossards à La Molina le vendredi en toute décontraction au milieu des 400 autres équipes venant des 4 coins du monde : Australie, Nouvelle-Zélande, États-Unis, Russie, Lettonie, Estonie, Finlande… C’est dans ces pays que la rogaine, née en Australie en 1976, est la plus développée. En France, ce sport est complétement méconnu, même par les orienteurs. Il y a quand même 16 équipes françaises inscrites. En Espagne, la rogaine a connu un plus grand essor ces dernières années et c’est grâce à cet engouement que les Championnats du Monde s’y déroulent pour la première fois.

Samedi matin, après les derniers préparatifs d’usage, nous nous dirigeons vers le départ. Petit passage par la tente plantée la veille et reconnaissable au petit drapeau français qui y est attaché. On rencontre Olivier qui gère l’officieux Team France Rogaining et qui nous a préparé un superbe T-shirt bleu-blanc-rouge. Étant belge et n’ayant jamais pratiqué ce sport sur un tel format, j’arbore avec plaisir le maillot de cette équipe de France au départ ! Benoit et François, qui ont déjà terminé 4e d’un championnat d’Europe, sont également dans le coin. On échange rapidement sur la future tactique de course et leurs expériences passées.

A 9 heures du matin, les cartes sont distribuées et la course ne débutera que dans 3 heures ! En effet, voilà peut-être la plus cruciale des étapes de la course : la planification. Il s’agit d’établir une prévision d’itinéraire pour les prochaines 24 heures en sachant qu’on ne pourra pas visiter toute la carte de 152 km2 et les 86 balises. Il nous faut donc identifier les balises qui rapporteront le plus de points, penser aux itinéraires les plus efficaces, analyser le relief, penser à passer régulièrement aux points d’eau éparpillés sur le terrain, réfléchir à quelles zones sont plus propices à l’orientation de nuit, etc. Nous avons prévu de parcourir 100km (environ 80km si on relie les postes à vol d’oiseau) sur ces 24 heures, je n’arrive pas à savoir si c’est trop optimiste ou non… Difficile à dire, sachant qu’il s’agit de notre première course de ce type ! On verra bien. La plupart des équipes plante des punaises sur la carte de planification à l’emplacement des balises et tente d’enrouler une cordelette représentant la distance estimée autour d’un maximum de balises. J’avais tout prévu de mon côté :  les punaises, la cordelette, les stabilos… J’avais juste oublié le carton pour pouvoir planter mes punaises. Erreur de débutant !

A 11h, il est temps de commencer à rejoindre le départ. Mais, soucis de taille dont je n’ai pas encore parlé, la météo n’est pas avec nous. C’est même un orage qui nous attend dehors et c’est prévu pour durer toute l’après-midi de cette première journée. L’averse s’intensifie même et atteint son paroxysme au moment du départ donné à midi par les trabucaires qui tirent une rafale en l’air pour lâcher la meute. Nous voilà partis sous des trombes d’eau pour 24 heures de courses !

On a choisi de se concentrer dans un premier temps un maximum sur la partie Nord de la carte qui semble plus en forêt et potentiellement plus technique au niveau orientation. Du dénivelé il y en a partout, peut-être un peu moins vers le Nord, on va essayer de le minimiser, mais c’est pas gagné. Les premières balises s’enchainent 33,43,53,79 et nous voilà déjà seuls après avoir tenu compagnie à quelques autres équipes qui avaient choisi un départ similaire. Aucune équipe n’a prévu le même parcours évidemment, mais tout au long de la course on croisera d’autres équipes régulièrement, souvent à l’approche des balises. On traverse la vallée principale, au niveau de la balise 93, grâce à une très belle attaque de poste signée Ben. Il est bien dans sa course et m’a un peu freiné au début sur les sentiers, il faut garder nos forces. On entame alors une belle montée bien raide et hors sentier vers la balise suivante (56). Cette fois, c’est à mon tour de mener l’attaque du poste, une petite ruine où on retrouve une équipe de 3 jeunes catalans qu’on recroisera plusieurs fois. Notre niveau similaire en orientation permet à notre binôme d’être très complémentaire et ça s’avérera crucial plus tard dans la course quand la fatigue s’accumulera.

A peine 2h30 de course, déjà 53 points collectés, et nous voilà déjà sur les sommets au Nord de La Molina. La suite du parcours dans les prochaines heures sera une longue descente à travers les forêts et les vallons, descente qui nous amènera toujours plus au Nord vers la France et le petit village d’Osséja. En suivant un sentier nous amenant à la balise 86, je vois passé à 30 mètres devant moi un magnifique chevreuil qui traverse gracieusement le chemin ; un de ces instants magique que nous offre la nature. La pluie s’arrête enfin, et on croise une photographe au détour d’une piste que nous ne faisons que longer sur quelques centaines de mètres. Encore 3 balises en descente (30, 66, 97) et nous voilà dans les prairies tout au Nord de la carte.

Pour le moment, tous les signaux sont au vert. On s’alimente régulièrement, on trottine encore, l’orientation ne nous pose pas de problème et on sympathise avec une jeune ukrainienne qui comme nous va vers la balise 88. Bref, le moral est au beau fixe ! On va vite déchanter ! Après une longue montée vers cette 88, on prend le temps de se ravitailler en eau. La balise suivante sera notre première balise à 10 points et la plus difficile techniquement jusque-là. Ça n’est qu’un aperçu de la difficulté des balises suivantes, notamment la 77 qu’on rejoint à la lisière de la forêt au moment où la grêle s’abat sur nous. L’orage est de retour pour un petit moment en cette fin d’après-midi et le moral commence à prendre un petit coup. On se dit que ça va être encore long ! D’autres balises pas évidentes telles que la 87 et la 63 n’aident pas à reprendre confiance. On atteint finalement les crêtes en fin de soirée. Moment étrange pour les vaches qui pâturaient paisiblement là-haut et qu’on ébloui avec nos frontales. On est accueilli par le beuglement interminable d’un taureau et par un vent très frais qui va nous accompagner longtemps pendant la nuit.

Balise 58, derrière un petit bosquet planté dans les pâturages, il est presque 22h. On en profite pour remettre le coupe-vent, le bonnet et faire le point sur la suite des opérations. Jusque maintenant on suit notre plan de route, mais je pensais qu’on serait là plus tôt. Il faut réévaluer nos plans. Il fait froid et on n’est pas vraiment secs. On n’y est pas encore, mais on décide de repasser au point de départ/arrivée dans la nuit pour pouvoir se ravitailler convenablement, se reposer et se changer. Ça ne sera pas un gros détour de toutes façons et ça nous donne un objectif moins lointain. Le mode orientation de nuit est enclenché et c’est reparti. Les balises s’enchainent plus lentement. Les attaques de poste sont plus compliquées et impossible de courir même sur le plat. La zone n’est pas plus facile techniquement. Il est passé minuit quand nous atteignons la 45 non loin d’un nouveau sommet après avoir remonté un vallon bien encombré par la végétation.

Arrivés facilement au bunker de la balise 105, on se reprend quelques bourrasques de vent avant d’atteindre la balise 55 après une navigation légèrement hésitante. Difficile d’accrocher quelque chose avec la frontale sur ces pentes herbeuses sans un arbre. L’orientation y est encore plus compliquée de nuit. On n’y voit pas grand-chose, Olivier nous avait prévenu d’ailleurs. Deux nouvelles balises (35, 40) pas trop compliquées cette fois-ci et on attaque une nouvelle crête où souffle ce petit vent frisquet auquel on commence à s’habituer. Description du poste 91 : bunker. Perdu au milieu de la pente herbeuse. On tente de rester précis au niveau de l’orientation, pas trop haut, rester à flanc. On voit des frontales au loin, on atteint ce qu’on pense être le trou rocheux marqué sur la carte, deux ukrainiens semblent chercher la balise également, azimut et… rien, pas de bunker… On erre au moins un quart d’heure dans la pente pour finalement distinguer le fameux bunker. Ça sera notre plus grosse erreur d’orientation de la course. Il est vraiment temps d’aller se reposer. C’est ce que nous faisons juste après tout en collectant nos derniers points à la 47 avant un sommeil réparateur. 214 points c’est pas mal finalement !

Il est 3h40 du matin quand on entre sous la tente de la Hash House, le seul ravitaillement solide du parcours. Les bénévoles sont aux petits soins pour nous. On revoit les mêmes qui étaient déjà présents au retrait des dossards et au départ la veille. Pour eux aussi, c’est 24 heures non-stop. Une petite soupe et un plat de pâtes sont les bienvenus pour se réchauffer. On somnole un peu assis, appuyés sur la table. On tente de se réchauffer encore prêt d’un chauffage d’appoint autour duquel s’agglutinent les quelques coureurs présents. La pause est longue, un peu trop à mon goût, près de deux heures. Et repartir est vraiment compliqué pour Ben qui tremble dès qu’il s’éloigne du chauffage. J’en ai profité pour nous concocter un parcours « allégé » pour les 6h30 qu’il nous reste. On quitte finalement la tente vers 5h45. La frontale de Ben a rendu l’âme, il ne reste qu’une demi-heure d’obscurité avant l’aube. Mais c’est assez pour que je me plante sur la première balise à 2 points !

Le programme de la matinée n’est finalement pas si allégé que ça, puisqu’on va grimper jusqu’au sommet du parcours à la Tosa d’Alp, à 2531m. Ce n’est peut-être pas le choix le plus judicieux pour engranger les points, mais on est aussi là pour profiter et la vue d’en-haut promet d’être superbe. Physiquement, cette partie est la plus compliquée, on avance au ralenti, mais la météo est enfin avec nous ce matin, le temps est dégagé et on apprécie quelques chouettes vues. On sent la fin beaucoup plus proche et on s’accroche. La grimpette entre les balises 82 et 92 se trouvant au sommet achève Ben. Il nous reste encore 3h30, on a encore largement le temps d’aller chercher une balise à 10 points en bas des pistes de ski. Je convaincs Ben d’y aller, même si ce n’est pas le plus court pour rentrer au bercail ! Avant ça, la longue descente qui y parvient (et qui passe par 2 autres balises) martyrise les pieds de Ben. Il est temps que ça se termine.

Après la balise 109, pas trop compliquée finalement, on se dirige vers la 59 pour une dernière partie d’orientation pure qu’on exécute plus que convenablement. D’autres équipes qui tournaient autour cette balise peuvent nous remercier. C’est quand même l’heure de rentrer pour nous, par la route et en marchant. On a le temps, mais plus l’envie de galérer dans un nouveau vallon. On prend les balises 25 et 48 à l’approche de La Molina. Une dernière remontée en forêt et nous retrouvons le bitume au cœur du village. A l’arrivée, la famille de Ben et les voisins de Llo nous accueillent après avoir suivi la course en direct sur internet. Toutes les équipes, ou presque, rentrent à l’heure. On apprend par Olivier qu’on n’a pas été ridicule. On est même plutôt bien classés avec une 60e place et 280 points, résultat plus que satisfaisant pour une première expérience de ce type. On se mange la fideuà catalane (pâtes aux fruits de mer) en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, avant de s’écrouler au pied de notre tente pour une bonne sieste.

C’était vraiment une aventure, plus qu’une course. Et le binôme que nous avons formé pendant plus de 24 heures avec Ben a fonctionné à merveille. Pas de rôle précis défini, on s’est concerté très souvent sur les choix d’itinéraire, chacun filtrant des informations différentes sur la carte. Physiquement j’étais probablement mieux que lui pendant la majorité du temps de course, ayant eu plus de temps pour m’entrainer les mois précédant la course. Mais lorsque je flanchais mentalement ou dans les dévers en forêt ou sur les crêtes où je suis moins à l’aise, j’étais plus qu’heureux de le voir prendre les devants !

On ne sait pas encore quand sera notre prochaine rogaine, mais ce qui est sûr, c’est que ça n’était pas la dernière !

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